Tata Milouda : le slam d’une vie

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C’est une véritable leçon de vie qui m’a été donné de recevoir en rencontrant Tata Milouda. Mariée à un marocain à 14 ans, arrivée à Paris comme femme de ménage à 50 ans sans comprendre un seul mot de français, c’est en suivant des cours d’alphabétisation qu’elle découvre le pouvoir de l’écriture. Le début de la conquête de sa liberté. À 64 ans, Tata Milouda est aujourd’hui une valeur montante du slam francophone et a enfin pris une revanche sur la vie.

« Tous les jours je priais et je pleurais. Je semais mes larmes partout en creusant des petits trous« . Des larmes, Milouda n’en a plus aujourd’hui. C’est donc à l’aide de ses mains que la vieille dame mime des larmes qui coulent dans les sillons de son visage marqué par un lourd passé, pour enfin s’échapper vers le sol. De ces quelques gouttes ont jailli des bourgeons d’espoirs que cette slameuse arrose chaque jour. Tata Milouda, c’est ça. Des mots simples qui, une fois scandés, résonnent comme un véritable hymne à la liberté, des gestes généreux qui s’entrecroisent avec ses textes dans une danse majestueuse. Attablée à la terrasse d’un café, ou sur scène avec son micro, Tata Milouda reste la même. Telle une bourrasque d’énergie, elle nous embarque dans le récit de son existence. Une histoire qui nous claque à la figure comme une vague frapperait la coque d’un bateau.

La soif d’apprendre

Milouda a 14 ans lorsque ses parents décident de la marier à un garçon vivant dans le même village, situé près de Casablanca au Maroc. Une aubaine pour cette gamine qui, n’ayant pu fréquenter l’école sur interdiction paternelle, voit en son nouvel époux l’instituteur dont elle a toujours rêvé « Lui il avait fait des études, il parlait et écrivait bien le français. J’étais très contente parce que je pensais qu’il allait m’apprendre. Mais jamais, jamais il m’a montré un mot. Jamais montré comment il fallait prendre un stylo. Je pense qu’il avait peur de m’enseigner parce qu’il savait que j’étais intelligente, et que j’allais ouvrir mes yeux. » Encore une métaphore dont seule Milouda a le secret.
De l’autre côté de la table, Magali Bergès fait office de traducteur. Manager, mais surtout amie de la sexagénaire, c’est elle qui fait le pont entre Tata Milouda et moi lorsque la conversation commence à coincer. « L’arabe est une langue très poétique qui fonctionne beaucoup avec les images, explique-t-elle. Alors quand on parle français, ce n’est pas qu’elle ne comprend pas les mots, c’est qu’il faut les remettre dans un certain contexte pour qu’elle puisse comprendre. Et vice versa. »

« Mon stylo et mon cahier : le carrefour de mon âme »

Le français de Milouda est certes loin d’être parfait, mais il est à son image : spontané et vivant. « Ma tête veut bien parler le français, mais c’est ma bouche qui ne veut pas. » On ne saurait lui en tenir rigueur, surtout quand on sait qu’elle n’a commencé à apprendre la langue qu’en 2000, alors qu’elle avait 50 ans. Bien qu’elle l’écorche encore un peu, Milouda a trouvé en la langue de Molière son billet de sortie vers l’émancipation. « J’ai dû attendre d’avoir cinquante ans pour savoir écrire mais, aujourd’hui, mon stylo et mon cahier, c’est le carrefour de mon âme ! » clame-t-elle dans l’un de ses slams.
Cependant, il lui aura fallu près de 10 ans pour prendre son courage à deux mains et oser franchir les portes des ateliers d’alphabétisation d’Epinal-sur-Seine, où elle vit aujourd’hui. Il faut dire qu’à son arrivée en France en 1989, Tata Milouda, de son vrai nom Milouda Chaqiq, a d’autres pensées en tête que celles d’apprendre le français : il faut qu’elle récolte les fonds nécessaires à la construction de sa maison au Maroc, où elle a laissé son mari et leurs six enfants. Avec pour seuls papiers son passeport et un visa touristique, Milouda enchaîne les ménages qui lui permettent de gagner quelques sous, aussitôt empochés par son mari. Jusqu’au jour où son époux lui annonce que la maison est terminée… et qu’il s’est remarié entre temps avec une jeune fille de 18 ans.

S’ensuit une demande de divorce et une longue bataille avec les autorités marocaines. « J’ai passé cinq années sans papiers. Avec la peur des contrôles de police, je ne parlais pas un mot de français« . Heureusement, tout finit par rentrer dans l’ordre. Elle obtient ses papiers et fait rapatrier ses trois filles à Paris. Libérée des violences que lui faisait subir son mari, c’est une nouvelle vie qui commence pour Milouda. « Six enfants, vint cinq ans de prières. Je priais pendant que le village dormait, toutes les nuits. Je continuais, tous les jours je priais pour échapper enfin à mon mari. C’était comme de la drogue ! Le soir pour m’endormir, je me répétais « Patience Milouda, patience. Un jour, tu iras au paradis » ».
Ce qui fait la force de Tata Milouda, c’est cette capacité à trouver dans le désespoir les ressources pour continuer à espérer. Aujourd’hui, ses prières ont été exaucées. Il y a environ un mois, elle a obtenu la nationalité française. Une grande fierté pour la sexagénaire qui s’empresse aussitôt de sortir sa toute nouvelle carte d’identité de son portefeuille pour me la montrer. Elle finit par la poser au coin de la table, où elle ne cessera d’y jeter un oeil pendant le reste de l’interview, comme si la voir à côté d’elle l’ancrait un peu plus dans la réalité.

De l’analphabétisme au slam

C’est après son divorce que Tata Milouda trouve enfin le courage d’apprendre le français. « Quand je suis arrivée en France, je connaissais seulement bonjour-merci-au revoir » dit-elle dans ses slams. Après de longues années d’apprentissage, c’est armée de son cahier et de son stylo que Milouda démarche les théâtres de la région parisienne. Après le français, c’est à la comédie que cette boule d’énergie veut désormais s’attaquer. À force de ténacité, elle finit par frapper à la bonne porte : Meziane Azaiche, directeur du Cabaret Sauvage lui tend la main et l’engage pour son spectacle Folies Berbères. « Je ne l’avais jamais vue, et elle s’est pointée un jour à mon bureau en me disant qu’elle savait tout faire, se souvient Meziane Azaiche, encore incrédule. Elle n’avait rien d’autre dans son sac qu’une robe. Elle a commencé à la sortir et m’a dit « je mets ma robe et je danse, je chante devant vous, tout ce que vous voulez ! » Elle est incroyable. Je l’ai embauchée direct !« . À 57 ans, Tata Milouda se produit pour la première fois. Energisé par son histoire, ses danses et ses chants, le public s’accroche à elle pour ne plus jamais la laisser partir.

Son amour pour le slam surgit quelques temps après, alors qu’elle regarde la télévision « J’ai eu le déclic quand j’ai vu Grand Corps Malade à la télé. J’ai dit à ma fille : « Lui il slame sa vie, alors pourquoi pas moi? » ». Qu’à cela ne tienne. Milouda s’inscrit immédiatement aux cours d’écriture qu’organise le slameur. C’est d’ailleurs lui qui lui donne le surnom affectueux de Tata Milouda et l’encourage à fréquenter les scènes ouvertes.
« Elle ne débranche jamais ! lâche Magali Bergès dans un sourire teinté d’admiration. Elle était encore femme de ménage quand elle allait aux soirées de slam. Elle prenait le RER, deux bus. Le lendemain à cinq heures elle repartait à son travail« . À 58 ans, Tata Milouda a enfin trouvé le moyen d’expression qui lui manquait pour sentir le sang couler dans ses veines.

Un vent d’espoir

Dès lors, cette artiste de la vie, comme l’indique sa carte de visite, commence à faire son show au Jamel Comedy Club, puis se produit bientôt en spectacle en région parisienne, puis dans toute la France avec Tata Milouda chante, danse et slame sa vie. Forte de son passé marqué par la peur et la souffrance, elle a réussi à se libérer des carcans et a su résister au poids des traditions. C’est grâce aux cours d’alphabétisation que Milouda parvient aujourd’hui à poser des mots sur son histoire. « La beauté des textes de Tata réside dans la capacité qu’elle a d’écrire des choses dans un français très correct, et en même temps toutes ces fautes qu’elle fait, toutes ces erreurs, ces accents, ces mauvaises prononciations de certains mots rendent du coup très vivant ces textes là, explique Tarik Chaouach, le musicien qui accompagne Tata Milouda sur chacun de ses spectacles. Toutes ces erreurs là participent finalement au sens profond de ses textes« .

Sur un côté de la scène, quatre portraits de femmes sont affichés. Ces femmes, ce sont la grand-mère de Milouda, sa belle-mère, sa mère, et elle-même quand elle était jeune. S’appuyant sur les notes du gumbri (instrument traditionnel marocain), elle explique que la chaîne de souffrance qui s’est répétée de génération en génération doit s’arrêter avec elle. En France, dans ce pays porteur de toutes les possibilités, Tata Milouda encourage chacune à prendre exemple sur elle et à laisser parler son coeur. « Elle se rend compte qu’elle est porteuse d’un message, d’une histoire qui dépasse la sienne, constate Magali Bergès. Au départ elle pensait que cela touchait juste les femmes comme elle, qu’elle croisait dans les cours d’alphabétisation. Vu les réactions de son public qui venait la voir après le spectacle, elle s’est rendue compte que son message s’étendait bien au delà« . Un modèle à suivre qui a d’ailleurs poussé quinze jeunes femmes de son quartier à s’inscrire aux cours d’alphabétisation le lendemain de la remise de son insigne de chevalier des Arts et des Lettres, il y a trois ans. Sur l’initiative de l’ancien ministre de la culture, Frédéric Mitterrand, c’est des mains de son ami Grand Corps Malade que la slameuse a reçu la prestigieuse médaille.

« Jamais, jamais dire jamais« , telle est la devise de Tata Milouda.
Dans sa bouche, ces quelques mots résonnent comme le refrain d’une vie.

Illustration : Hélène Garçon

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